
Fortes chaleurs au travail : ce que la CFTC retient du modèle espagnol
Comment protéger les professionnels lorsque les fortes chaleurs au travail deviennent un risque pour leur santé ? Les 9 et 10 septembre 2026, la CFTC a participé à Madrid à un déplacement d’étude consacré à la prévention des risques climatiques. Chantier ferroviaire, plateforme logistique, échanges avec les partenaires sociaux espagnols : plusieurs pratiques observées méritent d’alimenter la réflexion française.
À retenir
L’expérience espagnole ne repose pas sur une mesure unique. Elle combine anticipation, évaluation du stress thermique, adaptation des horaires et des tâches, dialogue social et mécanismes permettant d’interrompre temporairement l’activité. Pour la CFTC, la question française doit désormais être posée dans les mêmes termes : comment protéger réellement les salariés sans leur faire supporter le coût de cette adaptation ?
Fortes chaleurs au travail : regarder ce qui fonctionne ailleurs
Frédéric Fischbach, président de la Fédération CFTC Santé Sociaux, faisait partie de la délégation française de partenaires sociaux accompagnant le ministre du Travail à Madrid.
L’objectif n’était pas de chercher un modèle à recopier. Il s’agissait de comprendre comment un pays davantage confronté aux températures élevées a progressivement fait évoluer ses règles de prévention, son organisation du travail et son dialogue social.
La journée du 9 septembre a permis de confronter les textes à la réalité du terrain : visite du chantier ferroviaire d’Atocha, découverte du protocole chaleur de Fnac Espagne, puis échanges avec les syndicats, les organisations patronales et les autorités espagnoles.
Cette réflexion prolonge celle déjà engagée par la Fédération sur les risques liés aux fortes chaleurs pour les professionnels de la santé, du social et du médico-social.
À Atocha, la température extérieure ne suffit pas
Sur le chantier de la gare d’Atocha, l’un des enseignements les plus intéressants concerne la façon d’évaluer le risque.

Travaux sur le chantier ferroviaire d’Atocha à Madrid, où l’organisation du travail et les mesures de prévention sont adaptées aux fortes chaleurs.
Les équipes ne regardent pas uniquement la température annoncée. Elles utilisent notamment l’indice WBGT, qui prend en compte plusieurs paramètres liés à l’environnement thermique, dont la température, l’humidité et le rayonnement. Cette mesure est ensuite rapprochée de la charge physique correspondant au travail réellement effectué.
Cette approche change sensiblement l’analyse. Un salarié qui réalise un effort physique important peut atteindre une situation de stress thermique alors qu’une autre activité, moins exigeante, reste possible dans le même environnement.
La prévention associe également protections collectives, zones d’ombre, points d’eau fraîche, rotation des équipes, prise en compte des personnes sensibles et organisation des travaux les plus exposés aux heures les moins chaudes.
Pour la CFTC, c’est un enseignement important.
La prévention ne peut pas reposer uniquement sur un seuil national de température. Il faut tenir compte du rayonnement, de l’humidité, de l’effort physique, de la durée d’exposition, du poste occupé et de la situation du professionnel.

Frédéric FISCHBACH, président de la Fédération CFTC Santé Sociaux, aux côtés de Yolanda DÍAZ, deuxième vice-présidente du gouvernement espagnol et ministre du Travail et de l’Économie sociale, lors de la visite du chantier de la gare d’Atocha à Madrid consacrée à la prévention des risques liés aux fortes chaleurs au travail.
Chez Fnac Espagne, la prévention commence avant l’été
La visite de l’entrepôt Fnac a permis d’observer une autre approche des fortes chaleurs au travail : anticiper plusieurs mois avant que les températures ne deviennent problématiques.

La délégation française lors de la visite de l’entrepôt Fnac Espagne à Madrid. Au premier plan, le ministre du Travail Jean-Pierre FARANDOU et Frédéric FISCHBACH, Membre du Bureau Confédéral CFTC en charge de la Santé au Travail, dans le cadre du déplacement consacré à la prévention des fortes chaleurs au travail.
Le protocole est révisé avec les salariés et leurs représentants. Les mesures sont graduées en fonction des zones et de la situation : adaptation de l’organisation et des horaires, pauses supplémentaires, modification des tâches, vêtements plus légers, ventilateurs évaporatifs ou déplacement vers des espaces rafraîchis.
Lorsque cela ne suffit plus, l’activité elle-même peut être adaptée. Une zone de l’entrepôt a ainsi été fermée pendant trois jours durant l’été parce que les conditions n’étaient plus jugées satisfaisantes.
La prise en compte des personnes vulnérables mérite également l’attention. La polyvalence permet de déplacer temporairement un salarié vers un poste moins exposé, tandis que les informations personnelles restent gérées de manière confidentielle par les ressources humaines.
La logique est donc celle de l’anticipation et de l’adaptation progressive, plutôt que de la réaction une fois le risque installé.
182 zones météo-santé : une prévention adaptée aux territoires
L’Espagne a également fait le choix d’une approche beaucoup plus territorialisée.
Le pays est découpé en 182 zones météo-santé. Chacune dispose de seuils correspondant à ses caractéristiques climatiques et aux effets observés sur la santé. Les niveaux de risque vont du vert au rouge.
Le principe mérite réflexion : une même température ne produit pas nécessairement le même niveau de risque partout. Le climat habituel, l’humidité, la durée de l’épisode et l’acclimatation de la population peuvent être différents selon les territoires.
Pour la France, cette approche pose donc la question d’une prévention davantage territorialisée, tout en conservant un socle national de protection applicable à tous les travailleurs.
Quand les fortes chaleurs au travail rendent l’activité impossible
L’expérience espagnole devient particulièrement intéressante lorsque les mesures de prévention ne suffisent plus.
En cas d’alerte orange ou rouge de l’agence météorologique espagnole, la réduction ou la modification des horaires devient obligatoire lorsque les autres mesures ne permettent plus de protéger les travailleurs. Certaines activités peuvent alors être reportées ou interrompues.
Après les inondations de Valence, l’Espagne a également instauré un congé climatique rémunéré pouvant aller jusqu’à quatre jours lorsque les conditions météorologiques ou les décisions des autorités empêchent l’accès au lieu de travail.
Si la situation se prolonge, des mécanismes de suspension du contrat ou de réduction du temps de travail peuvent prendre le relais. Lors des échanges à Madrid, les dispositifs de type ERTE climatique (dispositif de chômage partiel) ont été présentés comme pouvant bénéficier d’une intervention publique et d’allègements de cotisations sociales dans certaines situations.
Cette question du financement est loin d’être secondaire. Un droit à interrompre une activité dangereuse restera théorique si le salarié risque de perdre sa rémunération ou si l’entreprise ne dispose d’aucune solution économique pour appliquer la mesure.
Pour la CFTC, la prévention doit donc traiter simultanément trois questions : quand adapter ou arrêter le travail, comment protéger le salarié et comment financer cette protection.
Dans le soin, la continuité du service ne doit pas signifier subir la chaleur
La transposition à nos secteurs impose néanmoins d’aller plus loin.
Dans un hôpital, un EHPAD, un établissement pour personnes en situation de handicap ou une structure médico-sociale, fermer le service lorsque la température devient trop élevée est généralement impossible.
Les patients et les résidents doivent continuer à être soignés et accompagnés. Mais la continuité du service ne peut pas devenir un argument pour maintenir les professionnels dans des conditions de travail dangereuses.
Cela suppose d’agir en amont : rafraîchissement des locaux, protections contre le rayonnement solaire, espaces de récupération, adaptation des tenues et des tâches, pauses supplémentaires, hydratation et effectifs permettant de véritables rotations.
Le travail réel doit également être pris en compte. Un aide-soignant qui réalise des transferts, une infirmière qui enchaîne les soins ou un agent portant des équipements de protection ne subissent pas la chaleur comme une personne travaillant assise dans un bureau.
Mesurer uniquement la température d’une pièce ne suffit donc pas à mesurer l’exposition professionnelle.
Aide à domicile : le risque thermique se déplace avec le professionnel
Dans l’aide à domicile, la situation est encore différente. Le lieu de travail change plusieurs fois au cours d’une même journée.
Le professionnel peut passer d’un véhicule surchauffé à un appartement sous les combles, puis à un autre domicile peu ventilé. À cette exposition s’ajoutent les déplacements, les escaliers, les manutentions, l’aide aux transferts et des plannings parfois fortement morcelés.
L’employeur ne maîtrise pas la température du domicile de chaque bénéficiaire. Cela ne signifie pas pour autant qu’il ne puisse rien organiser.
La prévention peut passer par l’identification préalable des situations les plus exposées, l’adaptation des tournées, le déplacement de certaines interventions, des temps de récupération réels et des véhicules adaptés aux fortes chaleurs.
Il faut surtout prévoir une procédure claire lorsqu’un domicile devient incompatible avec la santé du professionnel ou de la personne accompagnée.
Le salarié ne doit pas être placé seul devant le choix entre se mettre en danger et laisser sans accompagnement une personne fragile.
Cette problématique rejoint plus largement les réflexions de la Fédération sur les conséquences des épisodes climatiques pour les professionnels intervenant à domicile.
Adapter les horaires, oui… mais sans créer un nouveau risque
L’Espagne utilise largement la jornada intensiva. Pendant certaines périodes estivales, les salariés commencent plus tôt et peuvent terminer vers 14 h ou 15 h.
Cette organisation peut limiter l’exposition aux températures les plus élevées. Mais elle doit être examinée avec prudence dans les secteurs sanitaires, sociaux et médico-sociaux.
Prévenir la chaleur en multipliant les prises de poste très matinales ne serait pas satisfaisant si cela augmente simultanément la fatigue, perturbe le sommeil ou réduit les temps de récupération.
Cette réflexion rejoint directement les travaux récents de l’Anses sur les horaires atypiques. La Fédération a consacré un dossier à leurs conséquences sur la santé et à la nécessité de mieux les intégrer dans la prévention : horaires atypiques et santé : l’Anses appelle à renforcer la prévention.
Une règle doit rester en tête :
la prévention d’un risque ne doit pas conduire à en fabriquer un autre.
Fortes chaleurs au travail : ce que la CFTC veut maintenant mettre en débat
Le déplacement à Madrid ne fournit pas une solution prête à l’emploi pour la France. Il montre cependant que la prévention peut aller beaucoup plus loin que la distribution d’eau ou la diffusion de messages de vigilance.
Pour la Fédération CFTC Santé Sociaux, plusieurs sujets doivent désormais être travaillés avec les pouvoirs publics, les branches et les représentants des salariés :
- anticiper les épisodes de chaleur plusieurs semaines avant l’été ;
- mieux évaluer le stress thermique en fonction du travail réel ;
- définir un socle national de protection complété par des protocoles de branche ;
- prévoir des réponses spécifiques pour les établissements sanitaires, les EHPAD, le médico-social et l’aide à domicile ;
- renforcer la protection des professionnels particulièrement vulnérables ;
- définir clairement les conditions permettant de modifier, reporter ou interrompre une activité ;
- garantir le maintien de la rémunération lorsque l’activité doit être interrompue pour protéger la santé ;
- prévoir le financement des adaptations nécessaires, notamment lorsque les établissements et services dépendent de financements publics ;
- associer systématiquement les salariés et leurs représentants à l’élaboration des protocoles.
Les mêmes réponses ne peuvent évidemment pas être appliquées à un chantier, un entrepôt logistique, un hôpital, un EHPAD ou au domicile d’une personne dépendante. Le socle de protection doit être commun, mais les solutions doivent partir de la réalité des métiers.
Adapter le travail plutôt que demander aux salariés de subir
Les fortes chaleurs au travail ne sont plus un phénomène exceptionnel. Elles deviennent une donnée durable à intégrer dans l’organisation des établissements, des services et des entreprises.
Cela suppose de travailler sur les bâtiments, les équipements, les horaires, les effectifs, les temps de récupération, les déplacements, le dialogue social et les mécanismes de compensation financière.
Pour la CFTC, le principe doit rester clair : adapter le travail aux personnes et aux conditions climatiques, sans faire supporter aux salariés ni le risque pour leur santé, ni le coût de cette adaptation.






Fédération CFTC Santé Sociaux
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