Harcèlement au travail : quand la souffrance devient un mode d’organisation

« Par harcèlement sur le lieu de travail, il faut entrendre toute conduite abusive se manifestant notamment par des comportements, des paroles, des actes, des gestes, des écrits, pouvant porter atteinte a la personnalité, a la dignité ou a l’intégrité physique ou psychique d’une personne, mettre en péril l’emploi de celle-ci ou dégrader le climat de travail » — Marie-France HIRIGOYEN

Dans les métiers du soin, qui protège celles et ceux qui protègent les autres ?

Dans un service hospitalier, un EHPAD, un service d’aide à domicile, une structure sociale ou médico-sociale, le harcèlement ne surgit pas toujours dans le fracas d’un conflit ouvert. Il s’installe parfois à bas bruit : une parole ignorée, une mise à l’écart, des remarques répétées, une surcharge devenue normale.

Pour la Fédération CFTC Santé Sociaux, la question dépasse la seule relation entre une victime et un auteur. Elle interroge directement l’organisation du travail, les conditions d’exercice, les collectifs professionnels et la capacité des établissements à protéger leurs salariés.

Dans des organisations fragilisées par les sous-effectifs, les restructurations permanentes et l’épuisement professionnel, certaines violences finissent par être banalisées.

Et ce qui devrait alerter finit parfois par être considéré comme normal.

Le harcèlement ne commence pas toujours par des cris

Le harcèlement est souvent résumé à l’image du « manager toxique ». Pourtant, dans les secteurs sanitaire, social, médico-social et de l’aide à domicile, les violences professionnelles ne sont pas uniquement descendantes.

Elles peuvent être hiérarchiques, transversales entre collègues, remontantes, ou venir des usagers, patients, résidents ou familles.

Dans de nombreux établissements, le harcèlement prend des formes insidieuses :

  • l’isolement d’un salarié ;
  • le retrait progressif de missions ;
  • des critiques répétées ;
  • des objectifs contradictoires ;
  • le mépris quotidien ;
  • des humiliations discrètes ;
  • des pressions constantes liées à l’urgence et au manque de moyens.

Le harcèlement se nourrit aussi du silence : celui des collègues qui n’osent plus intervenir, des équipes épuisées qui cherchent à tenir, ou des directions qui peinent à reconnaître la souffrance derrière les tensions professionnelles.

Dans les métiers du soin, de l’accompagnement et de l’aide à domicile, la peur de parler reste forte. Beaucoup redoutent d’être considérés comme fragiles, conflictuels ou « pas assez solides ».

Quand l’organisation du travail favorise les violences

Derrière certaines situations individuelles se cachent parfois des dysfonctionnements plus profonds : sous-effectifs chroniques, temps de trajet non reconnus, isolement des salariés à domicile, absence de temps collectifs, pression budgétaire, management sous tension, perte de sens, turn-over élevé.

Dans certains établissements et services d’aide à domicile, les équipes travaillent en permanence « à flux tendu ». Les marges de discussion disparaissent, les conflits ne sont plus régulés, les espaces d’écoute se réduisent. L’épuisement devient collectif.

Cette dérive n’est pas seulement une question de relations humaines. Elle s’inscrit aussi dans une logique gestionnaire où le chiffre, les procédures et les objectifs prennent parfois le pas sur la réalité du travail. Lorsque les professionnels n’ont plus la possibilité de discuter leur métier, leurs contraintes et le sens de leurs missions, la souffrance devient moins visible, mais plus profonde.

Le harcèlement prospère souvent là où :

  • la parole professionnelle n’est plus entendue ;
  • les alertes sont minimisées ;
  • les représentants du personnel manquent de moyens ;
  • les encadrants eux-mêmes sont en souffrance ;
  • la prévention des risques psychosociaux reste théorique.

Les conséquences dépassent largement la seule victime : absentéisme, départs répétés, perte de confiance, désorganisation des équipes et dégradation de la qualité des soins.

Dans nos secteurs d’activité, la qualité de vie au travail est liée à la qualité de la prise en charge et de l’accompagnement.

Quand les professionnels ne sont plus protégés, c’est tout l’accompagnement humain qui se fragilise.

Une responsabilité collective et réglementaire

Le Code du travail impose à l’employeur une obligation de protection de la santé physique et mentale des salariés, notamment au titre de l’article L.4121-1.

Pour la Fédération CFTC Santé Sociaux, la prévention doit être pensée en amont :

  • évaluer réellement les risques psychosociaux ;
  • mettre à jour le DUERP ;
  • ouvrir des espaces de parole ;
  • former les encadrants ;
  • redonner les clés de l’organisation du travail à celles et ceux qui l’expérimentent au quotidien ;
  • soutenir les collectifs ;
  • rendre les procédures d’alerte accessibles ;
  • accompagner les victimes ;
  • protéger les représentants du personnel.

Les CSE et CSSCT jouent un rôle essentiel, à condition de disposer de moyens réels pour agir. Le harcèlement des représentants du personnel demeure lui aussi une réalité parfois sous-estimée.

Comment agir face au harcèlement au travail ?

Face au harcèlement, le premier réflexe est souvent le silence. Pourtant, aucune souffrance au travail ne devrait être considérée comme normale.

La première étape consiste à ne pas rester seul : échanger avec un collègue de confiance, un représentant du personnel, un élu CSE ou CSSCT, un syndicat ou un professionnel de santé peut permettre de sortir de l’isolement.

Il est aussi essentiel de conserver des traces : mails, SMS, plannings, remarques écrites, comptes rendus, témoignages ou certificats médicaux. Dans les situations de harcèlement, l’accumulation des faits révèle souvent la réalité des violences subies.

Cette dérive n’est pas seulement une question de relations humaines. Elle s’inscrit aussi dans une logique gestionnaire où le chiffre, les procédures et les objectifs prennent parfois le pas sur la réalité du travail. Lorsque les professionnels n’ont plus la possibilité de discuter leur métier, leurs contraintes et le sens de leurs missions, la souffrance devient moins visible, mais plus profonde.

Mais agir ne peut pas reposer uniquement sur les victimes. La prévention suppose des directions capables d’entendre les alertes, des encadrants formés, des collectifs soutenus et des représentants du personnel dotés de moyens réels.

Dans l’aide à domicile comme dans les établissements, il devient indispensable de permettre aux professionnels de participer à l’organisation de leur travail. Celles et ceux qui vivent le terrain au quotidien connaissent les contraintes concrètes et les risques invisibles.

Agir contre le harcèlement, ce n’est pas seulement sanctionner des comportements individuels. C’est reconstruire des environnements où les équipes peuvent travailler sans peur, avec du soutien et des conditions dignes.

Reconstruire des environnements de travail protecteurs

La lutte contre le harcèlement suppose une reconstruction collective des conditions de travail : redonner du temps aux équipes, restaurer des espaces de dialogue, reconnaître la parole des professionnels et replacer l’humain au cœur des organisations.

Dans les métiers du soin, on apprend à prendre soin des autres. Trop rarement à protéger celles et ceux qui soignent.

Pour la Fédération CFTC Santé Sociaux, cette question touche à la dignité au travail, à la santé mentale des professionnels et à la qualité du service rendu.

Le harcèlement au travail n’est pas seulement une dérive relationnelle. Il est souvent le symptôme d’organisations devenues incapables de protéger les collectifs humains.

Frédéric FISCHBACH
Président Fédéral

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Dans les métiers du soin, du social et de l’aide à domicile, le harcèlement ne commence pas toujours par des cris. Il s’installe parfois dans le silence, l’isolement et l’épuisement des équipes. Protéger les professionnels, c’est aussi protéger la qualité de l’accompagnement humain.
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Légende: Dans les métiers du soin, du social et de l’aide à domicile, le harcèlement ne commence pas toujours par des cris. Il s’installe parfois dans le silence, l’isolement et l’épuisement des équipes. Protéger les professionnels, c’est aussi protéger la qualité de l’accompagnement humain.
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