Secrétaire de direction en CHRS de la Fondation de l’Armée du Salut, Angela est aussi déléguée syndicale centrale CFTC. Elle nous livre les enjeux d’un mandat dans le secteur social et médico-social, tragiquement resté dans l’ombre depuis le début de la crise.

Quelles sont les missions d’une DSC devant une crise d’une telle ampleur ?

C’est vrai qu’avec ce mandat, on pense tout de suite accords et négociations. C’est le cas, bien sûr, mais une bonne partie de ma mission est d’accompagner militants et salariés. La Fondation de l’Armée du Salut compte 200 structures sociales et médico-sociales implantées dans 28 départements et 11 régions. Cette diversité territoriale, en plus de la diversité des missions, fait que chaque structure constitue un microcosme, qui fonctionne de manière assez indépendante. J’ai donc créé un groupe WhatsApp qui permet aux personnes des différents établissements de faire connaissance, déjà, et, surtout, de partager le même niveau d’information. C’est la base, il faut l’établir. Ensuite, je communique beaucoup avec les délégués autour des informations que nous devons obtenir de chaque direction : calendriers de mise en place des mesures, nombre de malades du Covid dans l’établissement… Et pour les encourager, au-delà de la collecte d’informations, à rappeler nos positionnements.

La crise entrave-t-elle le dialogue social ?

La crise agit plutôt comme révélateur de l’état du dialogue social dans chaque établissement. Là où il était constructif, il le demeure. Il a parfois révélé de belles synergies, car des directeurs ont été ravis d’interagir avec les représentants du personnel pour trouver des solutions ; cela a renforcé la cohésion interne. En revanche, là où le dialogue était difficile voire absent, ça ne l’a pas fluidifié. Une chose est sûre : ce sont les instances représentatives du personnel qui ont demandé la tenue de réunions exceptionnelles et à être intégrées dans le process de gestion de crise. Cela ne s’est fait pas fait naturellement ! De là, certains CSE ont pu se réunir à un rythme hebdomadaire avec la direction de leur établissement ; d’autres ont dû attendre jusqu’à mi-avril, au motif que les réunions en présentiel étaient suspendues, alors même que c’est plutôt le déconfinement qu’il nous faut aujourd’hui envisager ! Quant à la visio, elle est parfois difficile par manque de moyens. Les ordinateurs de certains établissements ne sont pas dotés de micros ni de caméras…

Chaque établissement a géré la crise selon ses propres moyens ?

Chacun a en effet adapté son mode de fonctionnement. C’est ce qui m’interpelle le plus, le manque d’harmonisation de nos pratiques. Il faut dire que chacun part de situations différentes. Mais il y a, je crois, un problème d’anticipation dans notre secteur. Nous attendons les directives ministérielles et les calquons à notre organisation. Il aurait fallu, de mon point de vue, recourir aux conseils d’un expert, tel un médecin hygiéniste, et nous préparer de manière éclairée. C’est un enseignement à tirer. Mais attention ! Je tire mon chapeau aux collègues qui n’ont pas compté leur temps, qui ont fait preuve d’un dévouement qui force le respect face aux événements.

Par exemple ?

Par exemple, la secrétaire du CHRS dans lequel je travaille, qui a soigneusement lavé et repassé des masques en tissu tout le week-end pour pallier le manque de moyens. Par exemple, tous les salariés qui ont entrepris de leur propre initiative de démarcher des entreprises pour fournir aux structures ces masques en tissu ou du gel hydro-alcoolique. Les deux directeurs de programme qui ont sillonné la France pour ramener au plus vite ces masques sur place. Les salariés du siège, qui ont demandé une dérogation pour aider dans les établissements, alors qu’ils auraient pu rester en télétravail. Ceux qui sont « vulnérables » et qui ont pourtant voulu continuer à travailler tant qu’aucun cas de Covid ne se déclarait… Oui, la Fondation peut être fière de ses salariés ! C’est pour ça que je ne comprends pas pourquoi on n’accorde pas la reconnaissance du Covid en tant que maladie professionnelle au personnel social et médico-social. Ils ont dû s’exposer pour protéger une partie de la population, sans disposer eux-mêmes des moyens d’assurer leur sécurité. C’est pour ça que je ne comprends pas non plus que certains établissements ne nous fournissent pas les chiffres des personnes malades en leur sein, au titre de la confidentialité. On ne demande pas de noms, juste de suivre l’avancée du virus pour que les salariés fragiles puissent se retirer…

La reconnaissance de la population envers les soignants, mais aussi les postiers, les agents de nettoyage… est aujourd’hui palpable. Pourtant, le travail du personnel social et médico-social demeure peu médiatisé.

En effet. Nous nous occupons de tous ceux que la société ne veut pas voir : ceux qui n’ont pas eu de chance, qui sont démunis, qui souffrent d’addictions, les victimes d’abus, les migrants, les gens malmenés par la vie. Notre mission auprès d’eux nous a rendus aussi invisibles qu’eux. Pourtant nous aussi sommes des soignants, de l’âme et du corps*, nous sommes en première ligne pour le travail à la reconstruction des personnes, adultes comme enfants, par le biais des Itep (Instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques), des MECS (Maisons d’enfants à caractère social) et des FAE (Foyers d’action éducative) ! Ce manque de considération n’est pas nouveau ; il se traduit dans nos grilles indiciaires, dans l’amalgame qui est sans arrêt fait entre les professions pourtant fort diverses de ce secteur. Je crains qu’il ne perdure… En interne, se reposent déjà les questions des coûts, de la productivité. Ces interrogations permanentes de nos personnels en Ehpad comme en FAM (Foyers d’accueil médicalisé) sur les gestes qu’ils ont opérés ou non opérés (Ai-je bien lavé mes mains après cette intervention ? Me suis-je touché la tête dans l’intervalle… ?) créent, comme chez les soignants d’ailleurs, une fatigue, une charge mentale, qui est en train de se banaliser. Sauf qu’elle est toujours source d’angoisse, susceptible de vous réveiller d’un coup, en pleine nuit ! J’ai bien peur que rien ne change.

Outre le regard social posé sur vous, qu’est-ce qui devrait changer ?

Tellement de choses ! Le principal problème est quand même cette coupe budgétaire de 57 millions sur 4 ans, programmée en 2018 par l’État sur les CHRS. Or les personnes que nous accueillons ne sont hélas pas moins nombreuses ! Avec la crise économique qui se profile, la tendance ne risque pas de s’inverser… La vocation d’un CHRS est la réinsertion. Celle-ci passe par le logement. Si nous schématisons, le parcours logique s’effectue en trois étapes : l’hébergement d’urgence ; celui, temporaire, fourni vers les bailleurs sociaux, et enfin l’accès à son propre appartement. Mais le rythme de création de nouveaux logements n’est pas assez soutenu pour endiguer les besoins. Autre point, il ne faut pas mésestimer le besoin d’accompagnement de ces personnes vulnérables, qui doivent parfois tout réapprendre : les relations avec les administrations, la gestion des courses, du budget… Tout ce qui leur permettra d’évoluer de manière autonome dans la société. Or le volet éducatif est délaissé en cas de restrictions budgétaires. Insidieusement, les salariés partant à la retraite sont remplacés par des personnes moins expérimentées et diplômées : l’éducateur spécialisé par un moniteur éducateur ; le travailleur social par un contrat aidé… Faute de place ailleurs, nous accueillons aussi de plus en plus de personnes atteintes de troubles psychiatriques. Or le travail auprès d’elles n’est pas le même !

Les lignes peuvent-elles bouger ?

Tout dépend de la volonté gouvernementale et de la façon dont le social sera envisagé à l’avenir. Pour ma part, j’ai la ferme conviction qu’on ne peut rien seul. À la Fondation, l’intersyndicale se renforce progressivement. C’est une bonne nouvelle, car c’est la seule façon de nous faire entendre.

La Fédération CFTC Santé Sociaux a d’ailleurs adressé, le 23 avril, au ministère de la Santé un courrier pour exprimer son souhait de voir l’attribution de la prime octroyée au personnel soignant élargie aux travailleurs sociaux du secteur social et médico-social

Propos recueillis par MV

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