Financiarisation de la santé : « La santé n’est pas une marchandise » (interview

La financiarisation de l’économie touche désormais des secteurs essentiels comme la santé. Face à l’entrée croissante de fonds d’investissement dans les structures de soins, la Fédération CFTC Santé Sociaux a été auditionnée par la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs.

À cette occasion, Frédéric FISCHBACH, président de la fédération, a porté la voix des professionnels du secteur sanitaire, social et médico-social.

Pour la CFTC, l’enjeu est clair : moderniser l’offre de soins sans laisser les logiques financières prendre le pas sur l’intérêt général.

« La santé est devenue un secteur très attractif pour les investisseurs »

Pourquoi la CFTC a-t-elle été auditionnée par cette commission d’enquête parlementaire ?

La commission d’enquête s’intéresse à un phénomène global : l’expansion des fonds d’investissement dans des secteurs essentiels de l’économie française.

La santé fait naturellement partie de ces secteurs. Elle attire de plus en plus d’investisseurs, notamment parce qu’elle repose largement sur des financements publics et sur la solidarité nationale.

Aujourd’hui, environ 80 % des dépenses de soins sont prises en charge par l’Assurance maladie. Cela rend l’activité relativement stable et sécurisée pour les investisseurs. Mais cela pose aussi une question fondamentale : lorsque l’activité est financée par les cotisations sociales et l’argent public, la logique de rentabilité ne peut pas être la seule boussole.

« La financiarisation transforme progressivement l’offre de soins »

Que signifie concrètement la financiarisation du secteur de la santé ?

La financiarisation correspond à l’entrée d’acteurs financiers, comme des fonds d’investissement, dans la propriété de structures de soins.

Il est important de distinguer ce phénomène de la privatisation. La privatisation concerne le passage d’une activité du secteur public vers le secteur privé. La financiarisation intervient à l’intérieur même du secteur privé, lorsque des cabinets, laboratoires ou centres de santé passent sous le contrôle d’investisseurs dont l’objectif principal est la rentabilité.

Cette évolution transforme progressivement l’organisation du système de santé.

« L’investissement peut moderniser l’offre de soins »

La CFTC est-elle opposée à ces investissements ?

Nous ne sommes pas dans une opposition de principe.

Dans certains secteurs, comme l’imagerie médicale ou la biologie, l’apport de capitaux a permis de moderniser les équipements et d’accompagner l’innovation technologique. Les investissements nécessaires dans ces domaines sont parfois très lourds.

Ces structures peuvent également offrir aux jeunes professionnels de santé un cadre d’exercice plus structuré, avec un plateau technique performant et une organisation administrative plus efficace.

Mais ces évolutions doivent rester encadrées.

« Le risque est celui d’une logique purement financière »

Quels sont les risques que vous avez évoqués devant les députés ?

Le principal risque est celui d’une logique purement financière qui finirait par influencer l’organisation médicale.

Si la rentabilité devient le critère dominant, il peut y avoir une tentation de privilégier les actes les plus lucratifs, en délaissant certaines missions moins rentables mais essentielles pour la population.

Il existe aussi un risque de concentration du secteur. Les grands groupes peuvent absorber les fluctuations économiques, alors que les structures plus petites, souvent très ancrées dans les territoires, peuvent se retrouver fragilisées.

Enfin, nous avons alerté les députés sur les enjeux de transparence économique et de dialogue social. Dans des groupes organisés autour de structures financières complexes, il devient parfois difficile pour les représentants des salariés de comprendre les stratégies économiques qui influencent directement l’organisation du travail.

« La première richesse du système de santé, ce sont les professionnels »

Quel message souhaitez-vous adresser aux professionnels du secteur sanitaire et social ?

Il ne faut jamais perdre de vue l’essentiel : la première richesse de notre système de santé, ce sont les femmes et les hommes qui y travaillent.

Les soignants, les personnels médico-techniques, administratifs et sociaux sont au cœur du système. Ce sont eux qui créent la valeur par leurs compétences et leur engagement quotidien.

La CFTC continuera donc à défendre un équilibre clair : l’innovation et l’investissement peuvent être utiles, mais ils doivent rester au service du soin et de l’intérêt général, parce que la santé n’est pas une marchandise.